Dans une interview, le pape François a mis particulièrement en garde les Européens avec ces mots : « Les crises provoquent des peurs, des inquiétudes. Pour moi, l’exemple le plus typique du populisme européen, c’est l’Allemagne en 1933. Voilà un peuple submergé dans une crise qui cherche son identité, mais il lui a rendu une identité pervertie et nous savons tous ce qui s’est passé ». La mise en garde est violente. Et en même temps, on le voit bien autour de nous, c’est comme si nous demeurions impuissants face aux grands chamboulements dont nous sommes les témoins. Comment ne pas capituler devant la violence, le rejet de la différence, la tentation du communautarisme qui semblent toujours gagner plus de terrain ? Comment résister à l’attraction de l’angoisse de notre monde ?
Il y a bien des modèles pour les temps de crise mais deux femmes peuvent particulièrement nous aider à calmer nos peurs, elles qui ont connu ces temps d’horreur qu’évoque François. Edith Stein était philosophe, née juive elle a demandé le baptême pour ensuite entrer au Carmel. C’est au Carmel qu’on est venu la chercher pour l’emmener à Auschwitz où elle est morte le 9 août 1942. Etty Hillesum était juive elle aussi et comme Edith, elle est morte à Auschwitz le 30 novembre 1943. Elle a laissé derrière elle de puissants écrits mystiques.
La source de la liberté
Ce qui frappe dans leurs écrits à toutes les deux c’est leur capacité à ne pas se laisser atteindre par le climat de terreur qui les entoure. Elles font preuve d’une immense liberté intérieure dont Edith Stein nous livre le secret : « Le centre de l’âme est le lieu à partir duquel on peut entendre la voix de la conscience et le lieu de la libre décision personnelle. Puisqu’il en est ainsi, et puisque le libre dévouement personnel appartient à l’union amoureuse avec Dieu, le lieu de la décision libre doit en même temps être le lieu de la libre union avec Dieu » (De la personne, p. 119). À la suite des grands saints du Carmel, Edith Stein évoque ce « château intérieur » qu’est l’âme. Dans ce château réside un roi, Dieu, et il faut souvent le visiter. C’est dans cette rencontre intérieure, au plus profond de notre être, que peut jaillir la vraie liberté prête à affronter tous les périls du monde.
Trouver la joie
Face aux abîmes de désespoir dans lesquels nous serions tentés de sombrer, Etty Hillesum explique : « Si la paix s’installe un jour, elle ne pourra être authentique que si chaque individu fait d’abord la paix en soi-même, extirpe tout sentiment de haine pour quelque race ou quelque peuple que ce soit, ou bien domine cette haine et la change en autre chose, peut-être en amour ou est-ce trop demander ? C’est pourtant la seule solution. […] Ce petit morceau d’éternité qu’on porte en soi, on peut l’épuiser un un mot aussi bien qu’en dix gros traités. Je suis une femme heureuse et je chante les louanges de cette vie, oui vous avez bien lu, en l’an de grâce 1942, la énième année de guerre » (Journal, p. 133). Faire sa part et puis se rendre à la joie. C’est ce qu’a choisi Etty Hillsum. Jusque dans les camps de concentration, elle écrit sa joie de vivre et sa confiance en Dieu. Elle a si bien cultivé son intériorité qu’elle en est sûre : rien ne sert de se livrer à l’angoisse même quand la mort est proche, occupons-nous de ce qui est en notre pouvoir.
Ces portraits sont saisissants. Les deux femmes peuvent bien être écrasées, elles triomphent par leur liberté intérieure. Pour résister au populisme qui va sûrement continuer gagner du terrain ces prochains mois et ces prochaines années, suivons les pas d’Edith Stein et d’Etty Hillesum : cultivons avec soin et patience le jardin de notre intériorité. Quand le monde nous paraît trop anxiogène, livrons-nous en entier à celui qui remet toutes choses à leur juste place.
C’est bien de nos angoisses dont nous pouvons apprendre aujourd’hui à nous défaire en accueillant sans retenue celui qui nous a libérés et nous libère encore…
(c) Revue Grandir, Le Pays, Porrentruy