Quelques enjeux et risques du télétravail

Si le télétravail a semblé être la solution salvatrice pour nos économies depuis le début de la pandémie de Covid-19, permettant d’atténuer la crise sociale qui se préparait, cette généralisation du travail à distance n’est pas sans soulever des questions éthiques fondamentales. Voici ici quelques propositions de réflexion à ce sujet.

Le portrait dressé ici s’intéresse volontairement aux risques liés au télétravail ; c’était l’enjeu de ce travail. Le télétravail a bien sûr aussi des aspects positifs !

Je développerai 3 points :

  1. Le rapport à l’autre
  2. Se situer dans l’espace
  3. Intégrer les savoirs

Le rapport à l’autre

Le rapport à l’autre est inévitablement bouleversé avec cette nouvelle forme de travail. Il y a d’abord la frontière entre le public et le privé qui s’estompe posant des questions de structuration de la personne et de santé mentale, notamment via le droit et même le devoir de déconnecter.

Il y a aussi l’absence : celle des collègues, des gens que l’on croise, même sur son trajet, etc. Le délitement du lien social qui était déjà bien entamé par la montée de l’individualisme ne peut que s’accentuer via le télétravail. Les mouvements syndicaux sont en perte de vitesse depuis plusieurs décennies. On voit mal comment ils pourraient bénéficier de la situation du télétravail qui ne permet pas de s’organiser en corps. L’atomisation devient isolement quand il s’agit de défendre ses droits. Ainsi l’annonce d’Uber en visio laisse peu d’espace pour une réponse collective entre des employés qui ne se côtoient pas[1].

Le lieu du travail est un lieu demélange social pour un grand nombre de personnes. Les travailleurs sont mélangés avec des personnes d’âges et d’horizons différents, aux savoirs-faire et parcours hétérogènes (dans une certaine mesure). Le télétravail amène à cloisonner les personnes en fonction de leur rôle au sein de l’entreprise et il n’y a pas de raison de faire un zoom pour raison professionnelle avec untel qui travaillait au même étage et que l’on croisait souvent. Comment rencontrer des gens qui ne nous ressemblent pas si le travail à son tour n’offre plus cette possibilité là ?

Mais le télétravail modifie également les comportements entre collègues. Un article du Figaro de novembre 2020[2] relate que depuis le second confinement 43% des personnes reçoivent plus de mails avec leur chef en copie et 49% voient plus souvent passer des messages uniquement destinés à se couvrir en gardant une preuve de son travail selon une étude menée pour le cabinet Empreinte Humaine, spécialisé dans la prévention des risques psychosociaux au travail. L’article fait ensuite un état des lieux assez choquant de règles qui pourraient sembler évidentes mais qui paraissent avoir très vite disparu comme les règles de politesse de base (bonjour, merci, au revoir), ne pas appeler tôt le matin ou tard le soir, etc.

Toutes ces petites choses mises bout à bout contribuent à rompre ou à ne pas tisser une relation de confiance entre collaborateurs. C’est la performance qui est mise en avant, la productivité.

Alors non seulement cela a un impact sur la santé, mais comment réussir à apprendre la vie en commun ? L’autre vient nourrir des mouvements d’humeur et des frustrations qui pourraient rapidement être apaisés par une présence physique, un langage non-verbal. Des conflits se dénouent par un échange autour du café, une discussion informelle. Le télétravail ne permet pas cet espace-là.

Se situer dans l’espace

Le télétravail nous place dans une dimension totalement dématérialisée.  Plus que cela, le tout numérique nous donne l’illusion d’abattre toute frontière, de tout avoir à portée de main. Nous ne sommes plus limités par la matérialité (hormis celle de l’ordinateur et de nos câbles). Pourtant, cette materialité inhérente à l’ouvrage du travail ne peut pas être sous-estimée. Dans son ouvrage Travailler à armes égales, la psychologue Marie Pezé explore les pathologies liées au travail.

Elle raconte ainsi l’histoire d’un graphiste qui se sent peu à peu déposseédé de la matrice de son travail lorsqu’un lui retire la possibilité de voir le résultat imprimé de son travail. Alors il dit désormais « travailler en aveugle », ne plus pouvoir s’améliorer, et perdre le goût de ce qu’il fait. Ne pas se rendre compte du produit de son travail est source de frustration.

En nous introduisant à une dimension totalement dématérialisée, le télétravail donne l’illusion, pour les métiers pour lesquels il est rendu possible, que plus aucune materialité n’entrave l’exercice de l’ouvrage. Le monde du travail semble totalement disponible à la manière dont Hartmut Rosa le dénonce.

Pour Rosa, notre recherche continuelle de connaître le monde et de se l’approprier, c’est-à-dire de le rendre disponible, est un vrai problème. Selon lui, « la vitalité, le contact et l’expérience réelle naissent de la rencontre avec l’indisponible. Un monde qui serait complètement connu, planifié et dominé serait un monde mort[3]. » Cette tentation de rendre le monde disponible à la force du poignet nous donne d’éprouver une triste insatisfaction à l’égard de la relation tissée avec ce monde. De cette façon, Hartmut Rosa propose d’en finir avec l’idée selon laquelle « la clé d’une vie bonne, d’une vie meilleure réside dans l’extension de notre accès au monde[4] ». Il me semble que le télétravail participe de ce désir justement de rendre le monde disponible mais qui nous laisse un sentiment d’insatisfaction.

« Le drame du rapport moderne au monde se reflète dans notre rapport à la neige comme dans une boule de cristal : l’élément culturel moteur de cette forme de vie que nous qualifions de moderne est l’idée, le vœu et le désir de rendre le monde disponible. Mais la vitalité, le contact et l’expérience réelle naissent de la rencontre avec l’indisponible. Un monde qui serait complètement connu, planifié et dominé serait un monde mort. Ce n’est pas une découverte métaphysique, mais une expérience quotidienne : la vie s’accomplit dans l’interaction entre ce qui est disponible et ce qui, tout en restant indisponible pour nous, nous “regarde” pourtant. 

[…] Dans la mesure où nous, membres de la modernité tardive, visons, sur tous les plans cités – individuel, culturel, institutionnel et strcturel –, la mise à disposition du monde, le monde nous fait toujours face sous forme de « point d’agression », ou de série de points d’agression, c’est-à-dire d’objets qu’il s’agit de connaître, d’atteindre, de conquérir, de dominer ou d’utiliser, et c’est précisément en cela que la “vie”, ce qui constitue l’expérience de la vitalité et de la rencontre –ce qui permet la résonnance –, que la “vie”, donc, semble se dérober à nous, ce qui, à son tour, débouche sur la peur, la frustration, la colère et même le désespoir, qui s’expriment ensuite entre autres dans un comportement politique impuissant fondé sur l’agression. » (Hartmut Rosa, Rendre le monde indisponible, La Découverte, Paris, 2020, p. 6-9)

Une illustration de cette déconnexion du réel est la question écologique. Si on se félicite de la réduction des émissions liées au transport, la prise de conscience de la pollution numérique est encore faible. Comment comprendre dans son corps l’impact de l’usage numérique là où l’on s’en rend beaucoup plus facilement compte sur un trajet en voiture par exemple ?

Intégrer les savoirs

Enfin, relevons c’est la question particulière (et cruciale) du savoir et de la transmission. Pour y réfléchir, il y a un lieu qui me semble tout à fait représentatif qui est l’université.

Corinne Valasik relate dans son article « Chronique d’un grand cours. les enseignements du confinement », dans la revue Transversalités[5], la façon dont son cours de sociologie à l’institut catholique de Paris s’est élaboré au cours du confinement et l’adaptation qui a été nécessaire. Elle dissèque précisément ce que cela a impliqué quant au contenu de son cours, sur elle-même et sa manière d’enseigner et enfin sur ce qu’elle a pu percevoir de ses étudiants et sur les liens entre eux.

Soulignons ces éléments :

– La professeur note sa difficulté au début à faire cours face à un écran et des élèves qu’elle ne voit pas.

– le format du cours a changé, prenant plutôt l’aspect d’une conférence mais elle dit que c’est redevenu « un espace pour déployer sa pensée » et que le contexte de précipitation a fait que le cours s’est co-construit avec les étudiants.

– Elle remarque aussi que le contenu de son cours a changé, la façon de transmettre et d’intégrer les savoirs.

– les relations sont modifiées : les étudiants ne sont plus côte à côte et ne peuvent plus échanger de la même manière. Il y a en revnahce un lien plus direct avec la professeur. Elle note qu’ils sont nombreux à remercier à la fin du cours, ce qui n’arrive pas en présentiel.

– c’est le cours qui devient objet de nouveauté alors que le reste est familier (environnement)

– elle se demande comment les étudiants pourront se construire une mémoire d’étudiants alors qu’ils sont à distance. Comment comprendre la cohérence de la formation notamment.

– notons aussi qu’elle pose la question de l’enregistrement. Une question qui revient bien plus souvent lors d’un cours en vioso et qu’elle a préféré refusé ne sachant pas ce que ces enregistrements pouvaient devenir ou craignant qu’ils ne puissent être déformés. On voit donc une facilité plus grande pour enregistrer le cours et c’est davantage demandé.

Passer par le tout numérique n’est pas neutre sur la façon dont les savoirs sont transmis mais aussi assimilés on vient de le voir. Dans son article « Le numérique empêche-t-il de penser ? » dans la revue Esprit en 2014, Bernard Stiegler soulignait la façon dont les savoirs demandent un réel cheminement pour être intégrés et assimilés et que négliger l’ambivalence de toute technique peut mener à des graves défaillances dans l’apprentissage et la formation de la pensée.

« Une extériorisation sans réintériorisation ne peut que produire de la prolétarisation. Ce que décrit Marx en 1848 est en quelque sorte le prolongement, dans le domaine du travail, de ce dont parle Platon dans Phèdre : l’ouvrier dont le savoir est absorbé par la machine sans qu’il puisse se le réapproprier est prolétarisé, au sens où il perd son savoir-faire. Pour surmonter le problème de la toxicité potentielle de la technique, il faut une thérapeutique : Platon crée dans les jardins d’Académos une institution qui vise à la fois à produire des textes exotériques pour la cité tout entière et à former ses dirigeants. Toute la civilisation occidentale repose sur de telles institutions, qui transforment le pharmakôn toxique en une thérapeutique. Seul ce qui est toxique peut remédier à la toxicité. »[6]

Les pharmakon sont cette technique qui peut être à la fois remède et poison. Il pointe le fait qu’on évoluerait actuellement dans une forme de mélancolie parce qu’on ne saurait plus ou peu réintérioriser des savoirs qui sont extériorisés. Cela empêche alors la formation d’un esprit critique, une assimilation personnelle de la connaissance. Car l’extriorisation n’est pas du tout ce qui permet de faire de la place mais elle est ce qui réorganise la mémoire.

Début décembre 2020, 200 étudiants de biologie de l’Université Paris Sorbonne ont envoyé une lettre par mail à leurs enseignants pour leur faire part de leur grande « détresse psychologique ». Ils pointaient du doigt la surcharge de travail engendrée par le passage de l’intégralité de leurs cours en vioso, leur incapacité à s’aménager un temps de travail personnel suffisant et l’impact que cela a sur leur santé. Il me semble que c’est une bonne illustration de ce que Stiegler essaie de montrer sur l’ambivalence de toute technique et la lucidité nécessaire ici face à la généralisation du numérique dans la transmission des savoirs. Le savoir doit pouvoir être inscrit dans une histoire qui permet l’organisation de la mémoire.

CONCLUSION : Le désert grignote-t-il le monde ?

Pour finir, cette réflexion sur notre rapport au monde particulier engendré par le télétravail, j’aimerais rejoindre Hannah Arendt et sa conception du désert des des oasis.

Pour Arendt, le désert est l’interruption de la vie politique, c’est-à-dire de cet espace aménagé entre les hommes non pas pour les séparer mais justement pour qu’ils l’habitent et fassent surgir un espace public qui lui-même entraîne le surgissement du monde. Et c’est dans ce monde que les hommes apparaissent dans leur pluralité et peuvent se parler. Pour Arendt c’est un grave problème que nous devenions de véritables habitants du désert et uqe nous nous sentions bien chez lui.

« Ce que nous avons observé pourrait également être décrit comme la perte croissante du monde, la disparition de l’entre-deux. Il s’agit là de l’extension du désert, et le désert est le monde dans les conditions duquel nous nous mouvons. C’est Nietzsche qui, le premier, a reconnu le désert et c’est également lui qui dans son diagnostic et sa description a commis l’erreur décisive : Nietzsche pensait, comme tous ceux qui sont venus après lui, que le désert était en nous. Par ce diagnostic, il révèle qu’il était lui-même l’un des premiers habitants conscients du désert. Cette idée est à la base de la psychologie moderne. Elle est la psychologie du désert et également la victime de l’illusion la plus effrayante qui soit dans le désert, celle qui nous incite à penser que quelque chose en nous ne va pas, et ce parce que nous ne pouvons pas vivre dans les conditions de vie qui sont celles du désert, et que nous perdons par conséquent la capacité de juger, de souffrir et de condamner. Dans la mesure où la psychologie essaie d’« aider » les hommes, elle les aide à « s’adapter » aux conditions d’une vie désertique. Cela nous ôte notre seule espérance, à savoir l’espérance que nous, qui ne sommes pas le produit du désert, mais qui vivons tout de même en lui, sommes en mesure de transformer le désert en un monde humain. La psychologie met les choses sens dessus dessous ; car c’est précisément parce que nous souffrons dans les conditions du désert que nous sommes encore humains, encore intacts. Le danger consiste en ce que nous devenions de véritables habitants du désert et que nous nous sentions bien chez lui. » (Hannah Arendt, Qu’est-ce que la politique ?, Seuil, 1955, Fragment 4 p. 186-191)

« Amor mundi : il s’agit d’un monde qui se constitue comme un espace-temps dès que les hommes sont plusieurs – non pas les uns avec les autres ou les uns à côté des autres, mais une simple pluralité suffit ! (le pur entre) – (le monde) dans lequel nous construisons ensuite nos bâtiments, dans lequel nous nous installons, nous voulons laisser quelque chose de permanent, auquel nous appartenons dans la mesure où nous sommes pluriels, auquel nous restons toujours étrangers dans la mesure où nous sommes aussi singuliers, ce n’est d’ailleurs qu’à partir de cette pluralité que nous pouvons définir notre singularité. Voir et être-vu, entendre et être-entendu dans l’entre. » (Hannah Arendt, cité par Antonia Grunenberg dans Hannah Arendt et Martin Heidegger. Histoire d’un amour, Petite Bibliothèque Payot, 2006, p 403).

Par ailleurs, Arendt parle d’oasis qui viennent faire le pendant du désert. Ils ne sont pas les lieux du politique mais les lieux du ressourcement de la personne. C’est le cas par exemple de l’art. Il sont des lieux de résistance quand les déserts s’agrandissent. Mais que se passe-t-il quand ces oasis à leur tour sont grignotés, voire détruits, ce qui semble être le cas d’un télétravail mal ajusté qui viendrait prendre toute la place ?

Alors deux questions me paraissent importantes à l’issue de cette réflexion : comment empêcher le désert de gagner toute la place dans l’indifférence en s’efforcant de conserver des lieux pour l’esapce public et la pluralité, notamment au travail ? Et comment cultvier nos oasis malgré l’emprise du numérique sur nos vies ?

Fanny Lederlin, « Télétravail : un travail à distance du monde », Etudes, 2020/11, p. 25-45.

Benoît Goetz, Chris Younès, « Hannah Arendt : Monde-Déserts-Oasis », Le territoire des

philosophies, 2009, p. 29-46.

Corinne Valasik, « Chronique d’un grand cours. les enseignements du confinement »,

Transversalités 2020/5 n°155, p. 137-149.

Lettre des étudiants de biologie Sorbonne Université :

Hannah Arendt, cité par Antonia Grunenberg dans Hannah Arendt et Martin Heidegger.

Histoire d’un amour, Petite Bibliothèque Payot, 2006, p 403.

Hannah Arendt, Qu’est-ce que la politique ?, Seuil, 1955, Fragment 4 p. 186-191

Bernard Stiegler, « Le numérique empêche-t-il de penser ? », Esprit, 2014/1, p. 66-78.

Hartmut Rosa, Rendre le monde indisponible, La Découverte, Paris, 2020


[1] https://www.midilibre.fr/2020/05/19/en-trois-minutes-uber-licencie-3-500-employes-sur-zoom-cest-votre-dernier-jour,8893881.php

[2] https://www.lefigaro.fr/actualite-france/ils-mettent-toute-la-boite-en-copie-pour-se-couvrir-ces-petites-agressions-du-teletravail-20201127

[3] Hartmut Rosa, Rendre le monde indisponible, Paris, La Découverte, 2020, p. 6.££

[4] Ibid., p. 18.

[5] Corinne Valasik, « Chronique d’un grand cours. les enseignements du confinement »,

Transversalités 2020/5 n°155, p. 137-149.

[6] Bernard Stiegler, « Le numérique empêche-t-il de penser ? », Esprit, 2014/1, p. 66-78.

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