
Dans l’Évangile de Jean, au chapitre 17, Jésus fait une longue prière à son Père des cieux juste avant la Passion. C’est un passage que j’ai toujours trouvé très impressionnant et beau : on y sent la façon dont Jésus est travaillé par son humanité et sa divinité. On y reconnaît aussi l’amour profond qu’il a pour cette humanité qu’il s’apprête à quitter (d’une certaine manière en tout cas).
Dans ce passage, Jésus parle de ceux qui gardent la parole qu’il est venu transmettre en disant qu’ils sont « dans le monde » (17,11) mais qu’ils « n’appartiennent pas au monde » (17,14). Il acte donc une tension qui habite ceux qui suivent le Christ, tiraillés en quelque sort entre le monde dans lequel ils vivent et leur véritable foyer. Ce qui est intéressant de noter, c’est que Jésus a lui aussi connu cette tension sur la terre qu’il va bientôt quitter (17,11).
Il y a deux semaines, on disait que les chrétiens étaient censés être reconnaissables à l’amour qu’ils se portent les uns aux autres. La semaine dernière, il était question du Royaume de Dieu qui est moins un lieu qu’une présence et qu’il nous appartient aussi de faire advenir. Il n’y a pas donc d’autre monde que l’on attend comme une échappatoire. C’est ici et maintenant que se joue l’amour, dans un monde qui nous est déjà donné. Être dans le monde sans être du monde ne signifie pas deux appartenances physiques différentes, comme deux nationalités. Cela signifie plutôt qu’il y a plus à voir que ce que nos yeux sont capables de voir, nos mains sont capables de toucher. La matérialité physique qui est la nôtre le temps de notre vie n’est pas le dernier mot de tout.
La question qui se pose alors, pour les disciples du Christ, est de savoir comment habiter ce monde confié pour un temps. Allons-nous l’habiter en propriétaires ou en pèlerins ? Si nous nous plaçons en propriétaires, nous oublions qu’il est un don reçu, nous fixons nos propres règles, à notre propre hauteur, c’est-à-dire qu’elles seront assez peu ambitieuses. Et ainsi nous oublions que notre vie passe en un instant tout autant que sa mesure est infinie.
En pèlerins, la perspective est différente. L’horizon n’est plus limité mais nos vies et nos actes ont des poids d’éternité. Il s’agit alors de déchiffrer sans cesse la manière de ne pas se laisser happer par le monde mais de se mettre en route vers notre véritable destination. Ce n’est pas qu’une question spirituelle. Si nous passons par la terre avant de revenir à Dieu, c’est que toutes les conditions de notre existence et de celles de nos voisins sont concernées. Comment dès lors la moindre profanation de la dignité humaine pourrait-elle être fidèle à cette vocation ?
« Qu’est-ce qu’il nous dirait [le bon Dieu] si nous arrivions, si nous revenions les uns sans les autres » ? écrivait notre ami Charles Péguy dans Le Porche du Mystère de la charité. Revenir au Père en passant par ce monde est un voyage collectif et c’est d’ailleurs ce pour quoi Jésus prie son Père dans ce chapitre 17 de Jean : « que tous soient UN » (17,21).