
« Je t’emmènerai au désert et je parlerai à ton cœur » (Osée 2, 16). Ces mots attribués à Dieu dans le livre du prophète Osée témoignent de la place particulière qu’occupe le désert dans les récits bibliques. Bien sûr, cela est lié à la topographie des lieux où se déroulent les récits bibliques, mais aussi à la spécificité du désert. C’est un lieu où Dieu se révèle, c’est aussi le lieu où Jésus se retire pendant 40 jours, juste après son baptême – les 40 jours associés au carême.
Nous sommes des êtres incarnés. C’est-à-dire que nous vivons dans un corps, nous évoluons dans un environnement, à un endroit donné. Cet endroit, nous ne l’avons pas toujours choisi, mais cette géographie a une influence sur notre manière d’appréhender le monde et elle a donc aussi du poids dans notre vie spirituelle. Car rencontrer Dieu est aussi (mais pas que !) une affaire de sens, de sensibilité, de lieux et de paysages.
Ainsi, comment le désert nous façonne-t-il ? Dans le désert, on bute sur des cailloux et on marche dans la poussière. Le soleil est écrasant, le paysage est fait de sable et de roche. Un arbre surgit, de temps à autre. Il n’y a personne et les seuls bruits sont ceux du vent, de nos pas ou de la terre qui craque. Au début de la marche, on est encore tout accaparé par l’agitation de nos vies, par les mille préoccupations du quotidien… Rapidement, elles s’estompent. Le désert prend le dessus. L’effort, la chaleur, la marche, le jeûne effacent le superflu. Peu à peu ne reste que l’essentiel, creusé par le silence et la solitude. Ce qui nous habite profondément à cet instant. Devant les vastes étendues sans obstacles, l’âme respire, elle peut enfin se déployer à son aise.
Le désert est un lieu qui favorise une expérience par le dépouillement auquel il conduit. Lorsque Dieu dit qu’il nous emmènera au désert pour nous parler, il cherche à ce que nous soyons entièrement disponibles à sa parole.
Le désert n’est donc pas une condition à la rencontre mais un lieu favorable. A tout instant, en tout lieu, il est possible de rencontrer Dieu. Le désert prend de multiples formes ; il est le lieu d’une solitude, d’une attention rendue possible. Bien des lieux ressemblent au désert dans des géographies différentes : un sentier de montagne, un monastère, une chambre fermée. Le désert, ou ce qui y ressemble, est le lieu de notre ressourcement, ce lieu où nous pourrons nous souvenir de l’expérience d’un cœur à cœur privilégié avec Dieu.
Ensuite, c’est jusque dans le tumulte du métro parisien, que le désert peut nous rejoindre. C’est exactement ce qu’écrivait Madeleine Delbrêl, assistante sociale et chrétienne du 20e siècle : « Dans la rue, pressés dans la foule, où nous établissons nos âmes comme autant de creux de silence où la parole de Dieu peut se reposer et retentir. Dans certaines multitudes où la haine, la convoitise, l’alcool marquent le péché, nous connaissons ce silence de désert et notre cœur se recueille avec une facilité extrême pour que Dieu y résonne : “Vox clamans in deserto [Voix qui clamait dans le désert]. »
Avoir expérimenté le désert nous permet de le déplacer jusque dans nos tumultes quotidiens et faire jaillir en nous l’espace qui rend la rencontre possible.