Flâneries théologiques 12. Chérir les marges

Qu’est-ce qu’une marge ? C’est ce qui ne rentre pas dans le cadre, ce qui dépasse, mais est tout de même là. Les marges débordent et diffèrent. On n’arrive pas à les faire rentrer là où il faudrait. Je crois que la vie chrétienne est surtout affaire de chérir les marges.

On passe beaucoup de temps de notre vie à tenter de se conformer à une norme. Bien sûr, certaines normes sont bonnes et nous aident à vivre. Elles peuvent nous aider à progresser vers le bien. Mais sommes-nous capables d’interroger toutes les normes auxquelles nous nous soumettons ? Pourquoi mettons-nous tant d’efforts parfois à nous conformer ? Est-ce toujours librement choisi ? Parfois d’ailleurs, ce ne sont pas les efforts mais la facilité qui nous conduit à nous conformer à une norme : si tout le monde fait ainsi, pourquoi envisager faire différemment ?

La marge, elle, est justement un lieu où ce que l’on prenait pour acquis se voit interrogé, car quelqu’un se trouve dans une situation différente. Appartenir aux marges est parfois un choix, souvent un état d’exclusion : se marginaliser ou être marginalisé. Chérir les marges, ce n’est donc pas se satisfaire des situations d’injustices et d’exclusion. C’est pour commencer comprendre les mécanismes d’exclusion qui mènent à une marginalisation.

Pendant son passage sur terre, Jésus n’a pas cessé de rejoindre les marges. Il explique qu’il est venu pour les malades et non pour les bien portants (Marc 2, 17), il met sans cesse en avant ceux que la société a exclus, guérit les paralysés, etc. Il a des paroles très sévères envers les pharisiens, qui sont des personnes très attachées à la loi. Régulièrement, Jésus les reprend, eux qui s’estiment irréprochables (Luc 11, 45-49).

Dans les Évangiles c’est toujours signifiant de voir à quel point les plus exclus sont ceux qui reconnaissent le plus facilement en Jésus leur sauveur. Ils se précipitent vers lui, se jettent à ses pieds, le supplient de les guérir… Ces personnes qui se précipitent spontanément vers Jésus ne respectent pas la bienséance et souvent leur présence fait scandale. Il y a une incompréhension des observateurs.

On voit bien que pour oser cette attitude spontanée, il faut posséder une forme de souplesse, d’ouverture à l’inattendu qui oblige à lâcher prise sur notre rapport au regard des autres, sur les attentes que l’on pourrait avoir envers nous.

D’un point de vue plus ecclésial, le pape François le dit à sa façon quand il répète qu’il faut aller aux « périphéries ». L’Église ne peut pas être l’entre-soi de gens convaincus, qui adhèrent à telle messe ou respectent telles normes sociales. Elle ne vit que si elle sort de ses murs. Non pas pour apporter une vérité bien fabriquée mais aussi pour se laisser transformer par cette parole différente.

Les marges ne sont pas là pour assouvir nos bonnes intentions. Elles nous interrogent radicalement sur la présence de Dieu parmi nous. Elles nous forcent à nous déplacer pour, non pas ramener les marges dans le cadre, mais agrandir ce cadre, le faire exploser. C’est toujours une affaire de liberté infinie, à l’image de Dieu.

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