Flâneries théologiques 16. Le désir comme boussole

Désirer est un sentiment qui nous dépasse, parfois sa force nous surprend. Le désir nous fait toucher une double condition : celle de notre vie matérielle et finie, celle de quelque chose qui nous dépasse. Ce tiraillement majeur se joue dans notre corps. Nous sommes tendus vers davantage et, tant que nous vivons, ce désir ne se tarit jamais. Il y a toujours une insatisfaction, et cette insatisfaction n’est pas une mauvaise chose ; elle appartient à notre condition et nous dit quelque chose. Je ne peux pas croire que je me limite à mon corps et à ma psychée. Il me semble que mon être est bien plus large, tend vers bien plus grand que moi-même. Je sens un écart entre ma réalité et l’infini dont j’ai l’intuition au fond de moi.

Cet écart, bien des théologiens l’ont théorisé. Saint Thomas d’Aquin, théologien majeur du Moyen Âge qui influence encore aujourd’hui la pensée théologique, parlait du « désir naturel de Dieu ». La fin (=son but, son achèvement) de l’être humain est l’union à Dieu et il tend toute sa vie à cette union. Ce désir est inscrit en chaque personne et il permet de penser le lien entre le naturel et le surnaturel.

Le 20e siècle a contribué à un renouvellement de cette réflexion sur le désir de Dieu. Le Concile Vatican II (grande réunion de l’Eglise catholique de 1962 à 1965 pour réfléchir à la mission de l’Eglise pour notre temps) a été traversé par cette idée du désir. Gaudium et spes (Sur l’Eglise dans le monde de ce temps) est l’un des textes majeurs issus de ce Concile. Il se demande comment s’adresser aux hommes et aux femmes qui attendent une parole d’espérance. Et prend justement au sérieux ce grand élan, ces grands désirs qui habitent le cœur de chaque personne. On peut lire par exemple au sujet de l’être humain : « D’une part, comme créature, il fait l’expérience de ses multiples limites ; d’autre part, il se sent illimité dans ses désirs et appelé à une vie supérieure » (Gaudium et spes n°10). C’est un tiraillement constitutif de la personne humaine. A un autre passage le texte dit : « L’Église sait parfaitement que Dieu seul, dont elle est la servante, répond aux plus profonds désirs du cœur humain que jamais ne rassasient pleinement les nourritures terrestres » (Gaudium et spes n°41).

Ne sert-il pas à rien de prouver Dieu sans creuser en soi ce désir de Dieu ? Dieu n’est pas juste un objet extérieur à moi-même. Il est ce qui est au plus intime de moi-même. Cela n’est pas une réduction de Dieu à l’homme, mais la constatation qu’il y a, au cœur de l’être humain, un inachèvement fondamental, un désir qui ne peut être satisfait par rien et, au cœur de cette insatisfaction, se pose clairement la question de Dieu.

Ce qu’il y a de passionnant avec cette histoire de désir, c’est que nous en faisons tous personnellement l’expérience.

Penser le désir comme boussole modifie radicalement l’idée que l’on peut se faire de Dieu. Parfois on a un regard un peu faussé, peut-être parce qu’on place avant tout une tradition, des préceptes moraux, des enseignements rigides qui nous ont été transmis ou encore un ressenti dont on a hérité. Mais si l’on part d’abord du désir, est-ce que Dieu tout à coup n’est pas si proche, si évident, si désirable ? Et dans ce désir se déploie aussi ma propre stature, ma propre responsabilité, ma propre réponse. Bien loin d’être une marionnette, je suis capable de me situer dans un face à face et de faire de cet élan un moteur pour ma vie.

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