Flâneries théologiques 17. Déranger et se laisser déranger

Dans les Évangiles, Jésus raconte l’histoire d’un homme endormi qui se fait réveiller par son voisin, en quête de nourriture pour rassasier des hôtes impromptus. Il explique que la réaction évidente, en pleine nuit, serait de renvoyer avec agacement ce voisin. Cependant, la suite de l’histoire relate que « même s’il ne se lève pas pour donner par amitié, il se lèvera à cause du sans-gêne de cet ami, et il lui donnera tout ce qu’il lui faut. » Et de conclure : « Moi, je vous dis : Demandez, on vous donnera ; cherchez, vous trouverez ; frappez, on vous ouvrira » (Luc 11, 5-9).

L’histoire et la parole qui s’ensuit ont de quoi étonner. N’a-t-on pas juste le droit de s’agacer des personnes qui viennent nous déranger au milieu de la nuit ?

On pourrait lire cela simplement comme un commentaire d’événements qui peuvent arriver dans nos vies et où Jésus proposerait la voie d’une attitude charitable. On pourrait aussi peut-être faire de ce passage un exemple de politesse. On confond parfois religion et bonne éducation, comme si la première était nécessairement au service de la deuxième. Mais je crois que ce qui est dit est bien plus important et concerne de près la foi. Jésus en tire une conclusion étonnement tranchée : « Demandez, on vous donnera ; cherchez, vous trouverez ; frappez, on vous ouvrira. » C’est surprenant d’avoir une parole si nette sur cet événement.

Je relie ce passage à un autre épisode de la vie de Jésus qui est l’Évangile des noces de Cana. Jésus et sa mère, Marie, sont à un mariage et voilà qu’il n’y a plus de vin. Marie va alors voir son fils en disant : « Ils n’ont pas de vin » ce à quoi Jésus répond : « Femme, que me veux-tu ? Mon heure n’est pas encore venue ». Cela n’empêche pas Marie de dire à ceux qui servent : « Tout ce qu’il vous dira, faites-le » et à Jésus de changer l’eau du mariage en vin. (Jean 2, 2-12). C’est le premier signe que Jésus accomplit aux yeux de tous et il semble qu’il n’avait pas prévu que cela arrive à ce moment-là. Il n’avait visiblement pas prévu d’intervenir, mais il se laisse lui aussi déplacer par ses interlocuteurs. Ce qui peut encore plus étonner c’est qu’apparemment il ne s’agit pas d’une question de vie ou de mort. En revanche, il est question d’accueil et des conditions de celui-ci. Comme dans notre premier épisode. Nourrir les hôtes au milieu de la nuit, donner du bon vin aux invités de la noce.

Cela fait écho pour moi à un texte du philosophe Giorgio Agamben, Le temps qui reste, (Payot & Rivages, 2004) où il propose un commentaire de la première lettre de saint Paul aux Corinthiens. Il y expose une conception de la vie chrétienne comme radicale dépossession. Notre « vocation messianique » s’incarne dans cette dépossession de tout état figé qui constitue notre vie. Nous ne nous résumons pas à notre état de vie, notre travail, nos passions, nos qualités ou nos défauts.  Agamben écrit que la vocation messianique est « la mutation voire [le] déplacement intime de toute condition mondaine spécifique, dans la mesure où celle-ci est désormais “appelée ». L’appel messianique est « essentiellement appel de l’appel » (chap. jour 2). Alors que nous pourrions nous croire installés dans notre appel, il ne sera jamais possible de s’en satisfaire. La vocation messianique est un appel au plus profond de l’être qui épouse notre passage sur terre pour se prolonger bien plus loin.

Je crois que c’est ce qu’il se passe en germe dans ces dérangements évoqués plus haut. Se laisser fondamentalement déranger, c’est entrer dans une dépossession propre à la vie avec Dieu.

Et pour finir, on peut commencer par faire nôtre cette audace : demandez, on vous donnera !

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