
On dit de certaines grandes figures religieuses qu’elles sont des mystiques. Par ce terme on veut généralement dire qu’elles ont une relation intense à Dieu portée par des épisodes de sensibilité exacerbée. Cela peut faire un peu peur ou au contraire être recherché. Il me semble que réfléchir à notre rapport à la mystique permet de déminer quelques grands dangers qui peuvent guetter la vie religieuse, dans son sens large, et qui se sont retrouvés dans les dérives de communautés ou de figures charismatiques de ces dernières décennies.
La mystique peut être fascinante. La sensibilité est sollicitée, le désir suscité. La foi devient quelque chose de sensiblement satisfaisant, la personne divine est l’objet d’une intimité privilégiée. Mais je crois qu’il faut l’interroger profondément. Penser la mystique c’est aussi penser notre rapport à des personnes que nous considérons comme mystiques ou ayant un lien privilégié avec Dieu. Qu’allons-nous chercher dans ces modèles que nous ne trouverions pas dans notre propre vie de prière ? La difficulté vient peut-être du fait qu’il n’y a aucune mesure possible à la prière : on ne saura jamais quel échange secret a notre voisin avec Dieu. C’est aussi cela qui est passionnant. Comment prie l’autre dans son for intérieur ? Est-ce souvent aussi peu sensationnel que pour moi ? Des personnes peuvent nous guider ou nous inspirer dans la prière. Mais notre relation avec Dieu est absoluement personnelle, nourrie de notre vie, de notre personnalité, de nos expériences qui viennent éclairer cette relation. Il n’y a pas la vie d’un côté et des élans mystiques où nous serions en lien avec Dieu de l’autre.
Tout n’est probablement pas à jeter dans les élans mystiques, mais je crois qu’ils sont bien plus rares qu’on ne peut le penser. Car l’amour est surtout très concret. Dans la première lettre de saint Jean, on peut lire : « Celui qui n’aime pas son frère, qu’il voit, est incapable d’aimer Dieu, qu’il ne voit pas » (1Jn 4, 20). L’amour passe avant tout par cette matérialité quotidienne et terrestre qui est la nôtre et premièrement par les personnes qui nous sont confiées quotidiennement.
La vie de Jésus dans les Evangiles n’arrête pas de montrer cette simplicité-là, ce concret-là. Il s’agit surtout d’un homme finalement presque ordinaire, qui marche, rencontre des gens, a des paroles simples et des prières simples. Dans son excellent livre Risques et dérives de la vie religieuse, le religieux Dymas de Lassus note que « nous sommes surtout disciples du Christ qui a renoncé à la gloire qui lui revenait et qui a rejeté fermement les tentations du séducteur, celles de la puissance visible et du sensatonnel » (p. 409).
Pour conclure, il me semble que cette phrase magnifique de Jan Van Ruysbroeck, que l’on dit mystique justement, résume bien le propos : « Si tu es en extase et que ton frère a besoin d’une tisane, quitte ton extase et va porter la tisane. Le Dieu que tu quittes est moins sûr que le Dieu que tu trouves. »