
« Je l’ai bien mérité », « quand on veut, on peut »… Le discours du mérite est un socle rassurant de nos sociétés auquel on adhère, parfois sans même trop se poser de questions. Tu travailles, tu réussis, tu l’as mérité. Il y a une suite logique, un ordre cohérent, une justice implacable dans cet enchaînement : les choses dépendent de nous et de notre travail. La foi n’est pas non plus à l’abri de cette dynamique : le ciel se mériterait après une vie d’efforts acharnés. Pourquoi avons-nous tant besoin de ces récits ? Que signifie réellement mériter ? En vue de quoi cherchons-nous à être méritants ?
Pour commencer, il y a la sociologie, bien sûr. Ce que l’on considère comme mérite est souvent le fruit de nos situations sociales, de nos héritages familiaux, patrimoniaux, nos bagages culturels, etc. On ne part pas avec les mêmes chances scolaires que l’on vienne d’un milieu pauvre ou riche. Nos récits du mérite ont toujours tendance à atténuer ou manipuler ces facteurs déterminants.
Mais ensuite, que plaçons-nous de si décisif dans nos discours du mérite ? A nous convaincre de notre propre valeur ? Du fait que nous pouvons être meilleurs que les autres ? Qu’il est important d’acquérir un statut social valorisant ? L’idée n’est pas de décourager de tout effort, au contraire, mais plutôt de savoir en vue de quoi nous faisons ces efforts. En quoi plaçons-nous de la valeur ?
La parabole des talents met en scène un maître qui part en voyage et confie à ses serviteurs des talents (argent). Celui qui à qui il en a été confié le moins prend peur et cache l’argent quand les deux autres le font fructifier. A son retour le maître se met en colère contre celui qui n’a pas fait fructifier ce qui lui a été confié. Cette parabole met en lumière, il me semble, une étape fondamentale qui est celle de la reconnaissance. Reconnaître que l’on a reçu beaucoup d’autres que nous, l’accueillir avec gratitude et mesurer que cela nous rend tributaires. « A qui l’on a beaucoup donné, on demandera beaucoup » (Luc 12, 48).
Ce que nous souffle l’Evangile est une justice bouleversante qui n’a radicalement rien à voir avec ce que nous nous forgeons à vue humaine. « Les derniers seront les premiers » (Mt 20, 16) ou le Royaume des cieux est aux enfants et à ceux qui leur ressemblent (Mt 19, 14) n’ont rien de slogans méritocratiques !
Cela peut nous inspirer pour faire le petit saut qui nous débarassera des aspects mortifères et autocentrés de l’idée de mérite. En nous interrogeant régulièrement : quel bien est-ce que je fais à cet endroit ? En reconnaissant avec lucidité que nous avons nos propres talents à apporter. En reconnaissant aussi que d’autres, autour de nous, en ont tout autant et qu’ils sont un peu différents. Et en chérissant enfin pour eux-mêmes la grande joie des efforts accomplis, du dépassement de soi, du travail pour une œuvre à laquelle on a jugé bon de consacrer un temps de sa vie.
On pourra alors peut-être quitter nos angoissantes compétitions pour plonger dans la confiance rassurante de Dieu envers nous : « Sois sans crainte petit troupeau : votre Père a trouvé bon de vous donner le Royaume. » (Luc 12, 32). Le Royaume nous est donné, ici et maintenant, sans aucun mérite particulier, juste parce que nous sommes aimés de Dieu !