Flâneries théologiques 20. Amour et justice

« Aime et fais ce que tu veux. » L’adage de saint Augustin fait penser que l’amour surpasse tout, est la réponse à tout. Et c’est vrai, d’une certaine façon. « L’amour excuse tout, il croit tout, il espère tout, il supporte tout », selon les mots de saint Paul (1Co 13,7). L’amour est capable de dépasser toutes nos limites, de nous faire déplacer des montagnes, de nous rendre capables de nous abaisser. Mais l’amour a besoin d’être ordonné, guidé pour aller dans la bonne direction et ne pas être dégradé. Et pour cela, l’amour a un préalable incontournable : la justice.

Quel est le sens de dire je t’aime à une personne qu’on laisserait mourir de faim ? On voit bien que l’amour de cette personne passe d’abord par faire en sorte qu’elle ne meurt pas de faim. De la même façon, que dire d’un amour qui violenterait ? Qui priverait une personne de sa liberté ? Pour que l’amour puisse se déployer, il faut d’abord que les droits de la personne, ses besoins et sa dignité soient respectés. Une injustice délibérément créée ou maintenue est contraire à l’amour. La justice précède l’amour.

Lorsqu’on parle de justice, on peut penser en premier lieu à la loi. Elle constitue un cadre collectif. Elle objective les choses, rend possible la vie en commun grâce à des règles qui doivent, dans le cadre d’une loi juste, être au service des personnes. Mais la justice dépasse la seule question de la loi. Elle soulève des questions morales. On peut ainsi distinguer plusieurs types de justice. On parle notamment de justice commutative et de justice distributive. La justice commutative a pour principe de donner à tous la même chose. Elle part du principe qu’il y a une égalité stricte entre les personnes. La justice distributive, elle, s’intéresse aux différences qui peuvent exister entre les personnes et la façon dont il est possible d’intégrer des différences pour envisager une redistribution qui amène à l’équité.

La justice n’est pas en toute occasion une simple équation. Elle demande une forme de discernement, que ce soit dans la construction de la loi ou dans son application. Dans sa « Doctrine sociale », c’est-à-dire sa pensée sur les sujets sociaux, l’Église catholique promeut l’idée d’une « destination universelle des biens ». Pour les chrétiens, la propriété privée ne peut pas être un absolu, elle est toujours subordonnée au fait que chacun ait ce dont il a besoin pour vivre bien (et pas seulement bénéficier du minimum vital !). Là encore, l’idée de justice se construit, se discerne, et en même temps elle demande aussi une forme d’intransigeance.

Dans la Bible, enfin, la justice est centrale. Dans l’Ancien Testament, Dieu est surtout présenté comme un Dieu juste. C’est le Nouveau Testament qui va venir révéler de façon plus explicite un Dieu amour. Mais le Dieu juste est aussi toujours présenté comme miséricordieux…

Une fois que la justice a été établie, l’amour la dépasse et la complète comme l’écrit si bien Benoît XVI : « D’une part, la charité exige la justice : la reconnaissance et le respect des droits légitimes des individus et des peuples. Elle s’efforce de construire la cité de l’homme selon le droit et la justice. D’autre part, la charité dépasse la justice et la complète dans la logique du don et du pardon. La cité de l’homme n’est pas uniquement constituée par des rapports de droits et de devoirs, mais plus encore, et d’abord, par des relations de gratuité, de miséricorde et de communion. » (L’amour dans la vérité, n°6)

Le don est possible une fois que le dû a été donné. La justice rend possible le plein déploiement de l’amour. C’est l’amour qui pourra venir parachever nos relations et combler nos cœurs. C’est l’amour qui donnera davantage encore que le dû !

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