
Il y a quelque chose qui me fascine dans les Évangiles, c’est que Jésus n’a clairement pas choisi les plus malins ni les plus performants pour le suivre. D’ailleurs on ne sait pas très bien quels sont ses critères de choix pour ses 12 plus proches apôtres. Il y a comme un élan spontané dans les récits de ces choix. Par exemple dans l’évangile de Matthieu, il est écrit : « comme Jésus marchait le long de la mer, il vit deux frères, Simon, appelé Pierre, et son frère André, qui jetaient leurs filets dans la mer ; car c’étaient des pêcheurs. Jésus leur dit : “Venez à ma suite, et je vous ferai pêcheurs d’hommes.” Aussitôt, laissant leurs filets, ils le suivirent » (Marc 4, 18-20). Jésus passait par là, il appelle, et ces deux hommes le suivent.
Le critère semble d’être simplement d’accepter de répondre à l’appel. Et tout le monde n’accepte pas ! Il y a notamment ce passage où un jeune homme riche qui applique à la lettre tous les commandements veut savoir comment progresser encore vers Dieu. Et Jésus lui dit de vendre tout ce qu’il a, de donner l’argent aux pauvres, puis de le suivre. Le jeune homme n’arrive pas à faire ce saut-là (Marc 10, 17-22).
Ce qui me frappe aussi, c’est même que les disciples peuvent paraître parfois particulièrement inadaptés. C’est saisissant dans l’Évangile de Marc, qui est le plus court et le plus ramassé. Les événements s’enchaînent, les paroles de Jésus aussi, et les disciples ont souvent des réactions un peu à côté de la plaque. C’est le cas par exemple lors de l’épisode de la transfiguration, quand Moïse et Élie apparaissent à côté de Jésus sur une montagne et que Pierre propose de dresser des tentes pour qu’ils y dorment. Pierre dit cela car il « ne savait que dire, tant leur frayeur était grande » (Marc 9, 6). Il y a aussi cet autre passage : alors que les disciples fréquentent Jésus depuis un certain temps déjà, ils parviennent encore à se chamailler pour savoir lequel est le plus grand (Marc 9, 34). À plusieurs reprises aussi, Jésus s’exclame « vous ne comprenez donc pas ? » ou doit réexpliquer ce qu’il vient de dire à la foule car ses disciples n’ont clairement pas compris.
Si les disciples sont inadaptés, c’est aussi parce qu’il n’est pas vraiment possible d’être adapté à l’annonce de la Bonne nouvelle. Qui aurait trouvé quelque chose de plus pertinent à dire que Pierre et ses tentes ? C’est plutôt rassurant. Si ces personnes-là ont été appelées, ce n’est pas en raison de leurs qualifications mais parce qu’elles ont su se laisser traverser par l’urgence de la Bonne Nouvelle. Les personnes de bonne volonté qui acceptent la parole de Jésus se laissent rejoindre si profondément qu’elles en lâchent tout ce qu’elles étaient en train de faire. Et c’est avec elles que se noue l’histoire du salut à cet instant précis.
À notre tour, c’est dans le moment présent de nos vies que nous sommes saisis, pour peu que nous l’acceptions. Plutôt que d’avoir un CV taillé pour l’emploi il nous appartient plutôt de creuser une souplesse au gré des événements. Et accepter d’être totalement inadaptés.