
Le christianisme accorde une grande place à la compréhension des mystères de la foi par l’intelligence. La philosophie antique a abondamment nourri les débuts de la théologie. La théologie est aussi à l’origine de beaucoup d’universités européennes au Moyen Âge. C’est un aspect important de la foi : la comprendre et la rendre compréhensible.
Il y a une limpidité dans la foi chrétienne qui peut être saisie par l’intelligence et, personnellement, c’est un aspect que je trouve fondamental dans ma vie de foi. Par exemple, lorsque l’on donne des attributs philosophiques à Dieu, nous essayons de davantage circonscrire cette expérience qui nous dépasse infiniment. Il y a une sorte de va-et-vient perpétuel entre ce que notre intelligence nous permet de concevoir et ce que notre cœur ou notre intimité nous permet de vivre avec Dieu. Et ce va-et-vient est vraiment passionnant.
Deux écueils peuvent guetter cette relation entre foi et intelligence, me semble-t-il. Il y a d’abord le fait de remettre à d’autres son intelligence. En se laissant guider aveuglément par exemple. Ou via le fondamentalisme, c’est-à-dire le fait de prendre à la lettre les textes. Mais c’est très important d’interroger ce que l’on reçoit, même quand cela nous met en difficulté. Pourquoi ces éléments de foi qui me paraissent immuables existent ? D’où viennent-ils et que signifient-ils ? Le commencement même de la Genèse nous met régulièrement en difficulté : quelle cohérence donner à ce récit d’une création en sept jours ? Comment faire correspondre l’épisode d’Adam et Eve avec les connaissances scientifiques actuelles ? Comment replacer ces récits bibliques fondateurs dans leur contexte littéraire, historique, mythologique et spirituel ?
L’autre écueil est de se complaire dans cette dimension cérébrale. Il est possible de se perdre complètement dans des systèmes, et d’enfermer ce que l’on considère être Dieu dans plein de choses satisfaisantes intellectuellement mais complètement mortes. Par exemple, le grand saint Thomas d’Aquin a produit des quantités de commentaires sublimes et limpides qui peuvent vraiment nourrir la vie. Mais la clarté et la densité de son propos peuvent aussi amener à des spéculations infinies qui perdent un but finalement assez simple : rencontrer Dieu. L’intelligence pour l’intelligence n’y mène pas…
Je me souviens de ma première année en théologie à la fac. Il y avait un professeur, religieux, avec son habit de religieux, assez austère, du moins selon ma perception, qui devait avoir 30 ou 40 ans de plus que moi. Il donnait un cours très carré et systématique. Et j’étais fascinée par l’abîme qui semblait nous séparer, lui et moi, et néanmoins la similitude de notre recherche intérieure si intime. Tout ce qu’il nous transmettait rigoureusement ne pouvait pas expliquer pas à lui seul ce mouvement intérieur qui amène à donner sa vie.
Notre intelligence ne fera pas tout, et nous ne ferons pas tout d’ailleurs.
Il y a quelques années, le génial écrivain Emmanuel Carrère avait publié un très beau livre intitulé Le Royaume, où il étudiait l’Évangile de Luc sous toutes ses coutures afin de percer son secret. Il tentait de comprendre chacun des protagonistes, explorait les versets les plus anodins et avait parcouru une abondante littérature sur le sujet. Mais après des centaines de pages savantes, la quête existentielle ne trouve un peu de paix que dans les dernières pages (attention spoiler) lors d’un séjour dans un foyer de l’Arche, qui accueille des personnes porteuses d’un handicap mental. C’est là qu’il finit par dire : « je suis bien forcé d’admettre que ce jour-là, un instant, j’ai entrevu ce que c’est que le Royaume ».
L’intelligence soutient notre être et donc notre foi, mais elle ne suffira jamais à faire le grand saut. « J’aurais beau être prophète, avoir toute la science des mystères et toute la connaissance de Dieu, j’aurais beau avoir toute la foi jusqu’à transporter les montagnes, s’il me manque l’amour, je ne suis rien » (Saint Paul, 1 Co 13, 2).