Flâneries théologiques 32. Ce bien qui fait tenir le monde

Dans la philosophie d’Aristote, reprise ensuite par saint Thomas d’Aquin et un certain nombre d’autres théologiens, le mal est conçu comme la privation d’un bien. C’est-à-dire que le mal n’aurait pas d’existence propre mais qu’il ne se concevrait que dans son rapport au bien et dans le manque de celui-ci.

Cela nous permet donc de résister absolument à l’idée d’une théologie qui penserait l’être humain d’abord comme un pécheur. L’être humain est d’abord créé à l’image de Dieu et pour la béatitude (c’est-à-dire le bonheur=union à Dieu). Notre nature est faite pour le bien et il y a à la fois une grande espérance dans cette position et une grande possibilité de foi en l’être humain.

Cependant, il est peut-être plus facile de voir les effets du mal que ceux du bien. Les nouveaux scandales au sujet de l’Abbé Pierre ont encore mis à terre une figure que nous avions un peu envie de canoniser. C’est alors facile de se dire : mais n’y a-t-il que le mal partout ? Le bien est souvent plus caché. Non pas parce qu’il est moins fréquent, au contraire, mais parce qu’il est moins spectaculaire.

Je me dis souvent qu’on a connaissance des catastrophes qui arrivent : des personnes qui se suicident, de celles qui violentent, qui abusent. Mais ce n’est pas un mythe que le bien ne fait pas de bruit : on ne connaîtra jamais l’éducateur qui a empêché un jeune de plonger dans le désespoir ; on ne connaîtra jamais les bontés d’une famille d’accueil qui a permis à cet autre jeune de grandir sereinement ; on ne connaîtra jamais ceux qui ont renoncé à leur pouvoir pour laisser la place à d’autres ; on ne saura jamais les voisins qui ont permis à une personne âgée de ne pas finir sa vie totalement isolée. Il y a tant et tant de trajectoires réorientées chaque jour par ce bien que nous ne désespérons pas de faire.

Comment adopter un regard qui nous permette de le voir sans cesse et de s’en émerveiller ? Ce bien invisible mais si présent demande que nous éduquions notre regard. Que nous décidions de bien vouloir le voir et que cela porte nos relations au quotidien.

Lorsque l’on parle de la vie de Jésus, on parle de ses 30 premières années à Nazareth, avant ses 3 années seulement de vie publique, comme de sa « vie cachée ». Comme s’il lui avait fallu tout ce temps pour ensuite être capable de proclamer la Bonne Nouvelle par monts et par vaux. Un temps pour goûter comme la plupart d’entre nous à l’anonymat du bien patient et silencieux avant de pouvoir se déployer plus largement.

À la fin du film Une vie cachée, qui relate la vie de Franz Jägersttäter, simple paysan autrichien qui résista au nazisme à l’aide de sa conscience et de sa foi, contre son village et son église, il y a cette magnifique phrase George Eliot dans Middlemarch : « Si les choses ne vont pas aussi mal pour vous et pour moi qu’elles eussent pu aller, remercions-en ceux qui vécurent fidèlement une vie cachée et qui reposent dans des tombes que personne ne visite plus. »

N’ayons pas peur de nos humbles vies, du bien fait dont on ne se doutera jamais des conséquences. Ce bien-là fait vraiment tous les jours, tout le temps, tenir le monde.

Laisser un commentaire