
Ce titre, c’est celui d’un joli et très court livre du poète Christian Bobin. Il dit quelque chose d’essentiel, il me semble, sur la vie de Jésus, sur l’annonce qu’il fait de la Bonne nouvelle, sur sa manière d’être. Il y a cette intuition au début du recueil : « Il marche. Sans arrêt il marche. Il va ici et puis là. Il passe sa vie sur quelque soixante kilomètres de long, trente de large. Et il marche. Sans arrêt. On dirait que le repos lui est interdit » (p. 7).
Et effectivement, c’est intéressant de lire les Évangiles d’une traite et d’y voir le récit ramassé d’un homme qui surgit de nulle part (bien qu’il ait été annoncé). Et cet homme sillonne inlassablement les routes pendant trois ans, jusqu’à ce qu’il soit arrêté net par sa mise à mort.
Lorsqu’on lit les Évangiles, on retrouve sans cesse ces verbes qui indiquent cette marche, cette mise en mouvement, ce déplacement : il marche, il vient, il parcourt, il se lève, il entre, il part, il revient, il arrive, il regagne, il parcourt, il s’en va, il quitte, il traverse, il envoie aussi…
Ils nous disent une attitude. Les trois années d’annonce de Jésus se passent sur les routes. Il va à la rencontre de tous ceux qu’il peut rencontrer. Il ne s’installe pas, il ne se décourage pas. Il est aisé d’oublier l’humilité de cette démarche quand on pense à un Dieu tout-puissant. Pourtant, quand on lit ces récits, il s’agit bien presque seulement, ou d’abord, d’un homme qui marche. Un Dieu bien peu spectaculaire malgré les miracles qui émaillent ce périple.
Cette marche incessante, inlassable, nous dit qu’il n’y a que la rencontre qui rejoint, qui convertit. Et cette rencontre demande à dépasser toutes les tentations de s’installer ou de se décourager.
Bobin écrit encore : « Il ne semble pas suivre un chemin connu de lui. On pourrait même parler d’hésitations. Il cherche simplement quelqu’un qui l’entende. Cette recherche est presque toujours déçue, son chemin est celui de ces déceptions, d’un village à l’autre, d’une surdité à la suivante. Ainsi l’eau sous la terre, quand elle cherche une issue, rompant, tournant, repartant – jusqu’au coup de génie final : le grand fleuve surgissant à l’air nu, la dernière digue pulvérisée » (p. 30).
Je ne dirais peut-être pas, comme Bobin, que cette rencontre est presque toujours déçue, parce que le propre de la rencontre est qu’elle mette du temps à infuser, mais il est vrai qu’elle n’a souvent rien de très immédiat, que l’auditoire est lent à croire, que le salut ne saute décidément pas aux yeux. Mais cette lenteur est inspirante. La hâte de la Bonne Nouvelle se heurte sans cesse à la lenteur de nos esprits et de nos décisions.
Comment nous laisser emporter à la suite de l’homme qui marche, sans se lasser, pour un jour rejoindre le grand fleuve surgissant à l’air nu ?