
Souvent, je me sens happée par la montagne de choses que je dois faire. Je mets des alarmes pour m’en souvenir, puis je les repousse parce que je n’ai pas le temps. Mais je suis aussi frappée par l’attrait que le passé peut avoir sur nous : on le ressasse, on se nourrit de remords, la nostalgie est tenace. Passé, présent, avenir : nous sommes sans cesse écartelés par le temps.
Être à l’instant sans se projeter ou regarder en arrière demande un effort et même une certaine discipline. Les philosophes de l’Antiquité, déjà, essayaient de réfléchir à la façon d’être présent à l’instant. Le fameux carpe diem du poète Horace prônait le fait de cueillir le jour sans se soucier du lendemain.
Le christianisme a aussi quelque chose à apporter à cette quête. Pour y réfléchir, on peut s’arrêter sur deux passages marquants des évangiles qui s’inscrivent dans cette tension entre passé et avenir.
Il y a d’abord un passage en Matthieu 8, 22 où Jésus répond à un homme qui souhaite le suivre mais doit d’abord enterrer son père. Jésus lui répond : « Suis-moi, et laisse les morts enterrer leurs morts. » La parole est radicale et choquante mais elle dit quelque chose de très net sur notre rapport au passé et la façon dont on ne peut s’y enfermer.
Dans un autre très beau passage, Jésus médite sur les oiseaux du ciel dont Dieu prend soin et invite son auditoire à ne pas se faire du souci pour demain car si Dieu prend soin des oiseaux, combien plus prend-il soin des êtres humains. Et le passage conclut : « Ne vous faites pas de souci pour demain : demain aura souci de lui-même ; à chaque jour suffit sa peine. » (Matthieu 6, 34).
Enfin, une autre chose me frappe à travers tout l’Évangile, c’est la façon dont il est traversé par une sorte de hâte, une demande pressante de Jésus à se tenir toujours prêt à accueillir, que ce soit Dieu, un ami, un passant.
Comment se tenir dans cet état constant qui rejoint justement cette question d’être véritablement présent à chaque instant de notre vie ? Assez peu de choses nous y aident, il faut bien l’avouer. On est noyés sous la masse de choses à faire : au travail, dans notre vie personnelle, familiale, nos engagements, etc. On court trop souvent après le temps alors qu’on aimerait parvenir l’arrêter. Comment faire front ?
3 pistes pour nous aider :
1/Hiérarchiser et se laisser surprendre. Ce qui est porteur de vie n’est pas forcément ce qui nous apparaît le plus attrayant. Il ne s’agit pas de glorifier les tâches pénibles mais plutôt d’accepter tout ce qui rend la vie possible. Et la vie c’est très concret. Qu’est-ce qui soutient davantage la vie que préparer à manger par exemple ? Dans cette perspective, où Dieu nous attend-il, là maintenant ?
2/Prier. « Prier ce n’est pas être intelligent, c’est être là » écrivait la travailleuse sociale chrétienne Madeleine Delbrêl. Une prière simple, un Notre Père, un bref regard vers Dieu peuvent aider à renouer avec l’instant.
3/Renoncer. Le renoncement est probablement une piste essentielle pour reprendre possession du moment présent. Cela demande de parvenir à se débarrasser d’une exigence de perfection, pour nous et pour les autres, et d’un souci d’efficacité qui ont tendance à nous obséder. Car il y a une inefficacité inhérente au christianisme : le propre de l’amour ne réside-t-il pas justement dans son absolue non-efficacité ?