Flâneries théologiques 3. Accueillir la grâce

« Les honnêtes gens ne mouillent pas la grâce. » Ce mot de l’écrivain Charles Péguy explique de manière très puissante, je crois, ce que signifie la grâce. La grâce est un peu le socle de la théologie chrétienne puisqu’il s’agit du don gratuit de l’amour de Dieu. Pour les chrétiens, Dieu communique sa grâce de manière illimitée, à tous.

Cependant, ce que cherche à faire comprendre Péguy, c’est que recevoir la grâce demande de notre part à être dans un certain état. Et cela n’a absolument rien à voir avec notre degré de religiosité ou de bonne morale, au contraire ! Les gens satisfaits d’eux-mêmes, convaincus qu’ils sont tout à fait honorables et remplissent convenablement les tâches qu’on leur demande n’imaginent pas laisser de la place pour la grâce. Ils n’en ont pas besoin : « Parce qu’ils ne manquent de rien, on ne leur apporte rien », écrit encore Péguy. Il explique que nous pouvons nous confectionner une sorte de cuirasse impénétrable faite de certitudes et d’habitudes qui n’accepte plus ses failles, sa vulnérabilité ou ses détresses.

Je suis limitée. Sans cesse, « je ne fais pas le bien que je voudrais, mais je commets le mal que je ne voudrais pas » (Romains 7, 19). La grâce me rejoint justement dans ces limites. Recevoir la grâce est donc une question de liberté mais c’est aussi une question de disposition. Se rendre prêt à l’accueillir n’est vraiment pas si difficile ; c’est plus difficile de la refuser car il faut être tout à fait sûr de ses propres forces et compter uniquement sur elles.

Attention : il ne s’agit pas non plus de se dévaloriser, voire de se mépriser (c’est un peu un pli qu’on peut avoir tendance à avoir aussi : se lamenter sur nos faiblesses et nos péchés.) Je crois que c’est une fausse route. Nous sommes des êtres voulus et aimés par Dieu, individuellement. Avec nos qualités propres, notre personnalité, notre identité. Ce dont il s’agit donc, c’est simplement (et patiemment) d’habiter notre humanité sous toutes ses coutures, dans ses ombres et ses lumières, dans sa totale dépendance relationnelle.

La grâce bouleverse nos habitudes, elle nous cueille et nous saisit là où ne nous y attendons pas. Que disons-nous lorsque nous déclamons « je te salue Marie, pleine de grâce » ? Imagine-t-on une Vierge inaccessible à qui des dons inatteignables ont été faits ? Les mêmes pourtant nous sont proposés, continuellement. Celle qui a dit oui s’est laissée surprendre par la grâce, elle a eu la souplesse de l’accueillir, radicalement.

J’aime bien cette image parlante des pierres de tailles différentes à placer dans un verre, que l’on utilise parfois pour parler du choix de nos priorités : les grosses pierres sont mises en premier et représentent les choses importantes de nos vies. Les pierres moyennes arrivent ensuite et se glissent entre les grosses pierres. Le sable, pour finir, permet de remplir le verre de tout ce qu’il reste. Si on commençait par le sable et finissait par les grosses pierres, tout ne rentrerait pas dans le verre. La grâce peut aussi s’inviter dans ce verre : où peut-elle s’infiltrer dans nos existences bien remplies et ordonnées ? Si le verre est déjà entièrement plein, où trouvera-t-elle de la place ? Comment lui laisser des interstices pour qu’elle puisse envelopper notre vie entière ?

La grâce est partout, pour peu que nous lui laissions un peu d’espace pour se faufiler…

2 réflexions sur “Flâneries théologiques 3. Accueillir la grâce

  1. Avatar de serviteurquelconque serviteurquelconque

    Tout comme la belle image choisie pour ce texte, l’histoire des cailloux et du verre (dans la version que l’on m’a transmise jadis) ne se termine pas encore à l’étape du sable mais précisément par… l’eau de la grâce qui va venir s’ajouter à nos activités 😉

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