
On aime bien dire que le christianisme n’est pas une religion du livre mais une religion de la parole. La Bible s’ouvre sur la parole qui crée : « Dieu dit : “que la lumière soit” et la lumière fut » (Gn 1,3). La parole de Dieu n’est pas d’abord un texte à lire, méditer et mémoriser, elle est celle qui crée du radicalement neuf.
Dans le Nouveau Testament, l’Evangile de Jean débute par ces mots : « Au commencement était le Verbe et le Verbe était auprès de Dieu, et le Verbe était Dieu. Il était au commencement auprès de Dieu. C’est par lui que tout est venu à l’existence, et rien de ce qui s’est fait ne s’est fait sans lui. […] Et le Verbe s’est fait chair, et il a habité parmi nous » (Jn 1, 1-3.14). Le Christ est annoncé comme le Verbe de Dieu, le logos. Le fils de Dieu fait chair ne se contente pas de proclamer la Bonne Nouvelle (=euaggelion en grec/évangile), il l’incarne. La Parole donne vie. Le théologien Jacques Guillet, le dit ainsi : « Annoncer la Bonne Nouvelle aux pauvres, leur apporter l’Evangile, cela n’a de sens qui si effectivement les aveugles voient et les boiteux marchent. Si Jésus ne parle pas en l’air, si sa parole est vérité, il faut qu’elle montre son efficacité auprès des malheureux qu’elle veut atteindre et qui sauront vite reconnaître s’il s’agit seulement de bonnes paroles » (Jésus devant sa vie et sa mort). Il y a une coïncidence exacte entre l’œuvre et la parole, entre ce qui est dit et fait.
La parole est puissante, elle peut tromper, séduire, manipuler. Elle peut également créer des réalités nouvelles qui construisent le Royaume. Après l’apartheid, l’Afrique du Sud avait mis en place une Commission Vérité et Réconciliation présidée par Nelson Mandela. Son objet était de faire émerger le peuple arc-en-ciel en évitant le bain de sang qui aurait pu paraître inéluctable. Ce n’était pas un tribunal, mais un lieu où porter des paroles, de victimes et de bourreaux, en faire un matériau de construction, car « le langage, discours et rhétorique, fait des choses » (rapport de 1998 de la CVR). « Prendre soin du langage est politique », écrit la linguiste Barbara Cassin (Quand dire c’est vraiment faire…) au sujet de cette expérience.
Pour les chrétiens aussi le langage est politique, mais bien plus encore : nous connaissons la puissance de la Parole qui transforme et qui crée. L’Evangile est « communication qui produit des faits et qui change la vie » (Benoît XVI, Spe Salvi, 2). Si l’on prend au sérieux cette proposition, alors ces paroles de Jésus nous bouleversent : « J’avais faim, et vous m’avez donné à manger ; j’avais soif, et vous m’avez donné à boire ; j’étais un étranger, et vous m’avez accueilli ; j’étais nu, et vous m’avez habillé ; j’étais malade, et vous m’avez visité ; j’étais en prison, et vous êtes venus à moi ! » (Mt 25, 35-36) Il ne s’agit pas d’une métaphore mais d’un engendrement. A notre tour, il nous revient de nous laisser saisir par cette Parole de vie et faire coïncider radicalement nos paroles et nos actes pour participer à la création de réalités qui sauvent !
Merci pour vos éclairages qui me touchent !
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